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Une chaleur de plomb nous accueille à notre arrivée dans la région du Fujian. 36h de train ont été nécessaires (dont 2 nuits) pour parcourir les 2000 kms depuis le Yunnan. En posant le pied dans la gare de Xiamen, une des villes principales de la région, nous avons hâte d’aller nous dégourdir les jambes ! Et ça tombe bien parce que le Fujian regorge de richesse ! Nous passons quelques jours à visiter des tulu (habitats traditionnels) et à parcourir la ville portuaire de Xiamen ainsi que ses îles alentours.

Mais comme vous vous en doutez notre périple ne pourra être pleinement satisfaisant tant que nous n’aurons pas visité des plantations de thé ! Le Fujian occupe une place de choix en Chine car la région est la 1ère productrice de thé du pays et représente 1/5ème de la production annuelle. Elle a également la particularité d’avoir une grande diversité de thés (blancs, verts, oolong, noirs). Après plusieurs recherches sur internet, nous avons décidé de nous consacrer à deux zones : le district d’Anxi et Wuyi Shan qui produisent tous deux des oolongs fameux.

Le saviez-vous ?

La chine est le 1er producteur de thé au monde avec 1,9 million de tonnes par an, loin devant l’Inde et ses 1,2 millions de tonnes annuelles. En revanche, le pays consacre 2/3 de sa production au marché intérieur. La consommation des chinois peut paraître assez faible avec 560g par personne et par an (comparé au 1er du classement… les turcs avec 3,1 kg par an !) mais cela masque surtout une différence de consommation. En effet, les chinois infusent de nombreuses fois les mêmes feuilles. Si on analysait le nombre de litres de thé bu par an, les résultats seraient complètement différents !

District d’Anxi

Anxi, capitale autoproclamée du thé en Chine, est une ville qui présente peu d’intérêt touristique mais qui a l’immense privilège d’abriter dans son arrière-pays l’un des meilleurs (et plus chers) oolong au monde : le Tie Guan Yin.

Le Tie Guan Yin a une riche histoire entourée de légendes qui permet de le nimber de mystères. Légende et thé sont intiment liés en Chine et le Tie Guan Yin en est l’exemple parfait.

Le saviez-vous ?

Guan Yin, la déesse de la miséricorde, est une des principales divinités du panthéon bouddhiste chinois. Présente dans la majorité des temples, avec ses 1000 bras et 4 têtes, elle apporte protection et bienveillance. La légende raconte qu’un pauvre fermier du village de Xiping près d’Anxi entretenait, malgré ses maigres moyens, quotidiennement un vieux temple dédié à la déesse. Pour le remercier de son dévouement, la déesse lui offrit un plant de théier. Il en fit des boutures qu’il donna à se amis. Le thé obtenu à partir de ce cultivar fut un délice et lui apporta la richesse. Le mot « tie » qui signifie « fer » peut venir de l’endroit où ce don fut fait, près d’une statue en fer de Guan Yin.

Pour essayer de percer son mystère, une visite de Xiping s’imposait. En arrivant au village, situé à 2h de route d’Anxi, nous sommes déçus. Les collines sont certes envahies par les théiers mais des pylônes électriques et des routes gâchent l’harmonie de l’ensemble. Pas découragés, nous prenons un mototaxi pour rejoindre le lieu où tout a commencé, l’endroit où Guan Yin aurait donné le 1er cultivar au fermier. Nous nous installons tous les 2 derrière le chauffeur, à  3 à califourchon sur la moto. Sans casque, sous un soleil impitoyable, nous voilà partis à l’assaut de la colline qui surplombe Xiping. Nous arrivons sur un site en construction. Nous aurions dû nous en douter, avec les chinois rien n’est laissé à l’épreuve de la nature et de l’authenticité. Le site est en pleine transformation et nous nous retrouvons sur une immense esplanade bétonnée, dominant Xiping. Derrière nous, des ouvriers peaufinent un nouveau temple. Une statue du fermier se dresse déjà fièrement devant lui.

Plus haut, une Guan Yin solitaire attend ses ornements supplémentaires. Enfin, une grosse pierre avec des caractères mandarins annonce le cultivar Tie Guan Yin. Est-il réellement l’originel ? Impossible de le savoir ! Malheureusement la vue n’est pas au rendez-vous… Toujours des routes, des grands bâtiments et des pylônes… On sort toute notre connaissance en mandarin pour convaincre notre chauffeur de nous emmener dans une usine… Et après force gestes, ça fonctionne ! On est de nouveau partis pour une chevauchée endiablée. Et nous voilà devant Junchen Tea, une petite usine d’oolong. Le propriétaire, Lin Rong Puang, nous accueille autour de sa table de dégustation. Toujours pas d’anglais mais on maîtrise maintenant le google translate local. On goûte un 1er Tie Guan Yin servi avec la méthode gong fu cha. Très faiblement oxydée, il se rapproche d’un thé vert. Dès la 1ère gorgée nous tombons sous le charme. Sucré, velouté avec des arômes végétaux et surtout floraux, il est long en bouche. Un délice !

Lin Rong Puang voit notre enthousiasme et nous propose une visite de son usine. Plein d’allant il nous explique toutes les étapes en parcourant les différentes salles complètement vides. Ici aussi ce n’est pas la saison de production ! Heureusement avec nos connaissances glanées à Harendong en Indonésie et sur le net, nous comprenons le principal. Le Tie Guan Yin est surtout réputé grâce à son cultivar et son terroir. La méthode de production est classique d’un oolong avec une oxydation très légère.

Les étapes de production d’un Tie Guan Yin

Après la cueillette, les feuilles flétrissent pour perdre une partie de leur eau. L’oxydation a lieu lors du brassage des feuilles dans un tonneau rond en bambou. A la main, le tonneau est tourné de nombreuses fois. Les feuilles s’enroulent, les enzymes responsables de l’oxydation sont libérées et celle-ci commence. Pour stopper l’oxydation (qui doit être légère pour le Tie Guan Yin), les feuilles sont chauffées dans un four rond. Les feuilles sont ensuite placées et serrées dans un ballot de tissu, celui-ci sera roulé par une machine. On ouvre ensuite le ballot, on sépare les feuilles et on recommence plusieurs fois jusqu’à ce que les feuilles soient devenues des petites billes. Les billes sont ensuite séchées par machine pour enlever l’humidité restante. Pour certains Tie Guan Yin, une torréfaction est effectuée. Etape délicate, elle a pour objectif d’exposer les billes de thé à une température de 100-120° pour leur donner une note pyrogénée (type pain cuit). Elle se fait souvent encore grâce à des fours traditionnels chauffés au charbon.

Après avoir exploré chaque recoin de son usine, nous revenons à la table de dégustation. Nous goûtons 2 nouveaux thés : un thé noir et un autre Tie Guan Yin. Nous voulons absolument en acheter, le prix de ce thé peut être très élevé du fait de son grand succès et de sa petite production mais ici, sans intermédiaire, il est accessible. En plus de notre achat, le propriétaire nous offrira finalement de multiples sachets de thé pour parfaire notre collection.

Alors que le soleil commence à se coucher, il nous emmène ensuite visiter ses jardins. Et là nous comprenons enfin la beauté du lieu. Plus de construction, seulement des petites collines couvertes de théiers. Ils sont alignés sur une seule rangée, en terrasse. Nous profitons de la légère brise sur une butte qui domine son usine sous l’œil vigilant d’une Guan Yin en pleine rénovation. Nous faisons nos adieux… Mais l’aventure ne s’arrête pas là ! Le beau-frère de Lin Rong Puang vit à Anxi. Il nous propose de nous ramener en voiture et nous invite au restaurant à Anxi. Le soir même nous nous retrouvons attablés avec lui, sa femme et sa fille et dévorons un festin de spécialités locales. La soirée se terminera dans leur tea shop à déguster du oolong. Et pour ne pas changer des bonnes habitudes, nous repartons les mains pleines de sachets de thé !

Le lendemain, changement de décor, nous allons au marché de gros d’Anxi qui est, parait-il, impressionnant. Nous avions déjà visité un marché de grossistes à Kunming donc nous nous attendions à voir une enfilade de petites boutiques mais à Anxi, en plus de boutiques spécialisées, des producteurs vendent directement leur marchandise dans une immense salle. Des énormes sacs de thé sont ouverts et chaque potentiel client s’approche, égrène les feuilles de thé, sent et prélève quelques grammes pour les déguster dans un espace dédié. S’il est conquis, le marchandage commence ! Bien entendu, la principale marchandise vendue est le Tie Guan Yin mais nous apercevons aussi quelques thés noirs. Nous sommes alpagués par de nombreuses femmes qui veulent nous proposer d’acheter mais nous avons déjà plus que suffisamment de thés ! Près du grand hall, des femmes trient manuellement le Tie Guan Yin, en séparant les branches des feuilles tandis que d’autres empaquètent de petits sachets de thé. Le tout est trépidant d’activité et nous repartons tout étourdi !

Après un déjeuner d’excellentes nouilles faites maison dans un restaurant ouïghour, nous prenons le train pour Wuyi Shan, situé dans le nord de la province de Fujian

Wuyi Shan

Wuyi Shan est une ville située près d’un parc national qui porte le même nom. Des immenses rochers se dressent au centre d’une belle forêt et au milieu de ces rocs circule la « rivière aux 9 méandres ». Parc touristique mais aussi le lieu de culture du oolong de Wuyi Shan aussi appelé « thé de roche ». Celui-ci dispose également de sa petite renommée internationale. Les jardins de thé sont minuscules, nichés entre les immenses parois rocheuses, parfois à flanc de rocher (d’où son surnom !). Ici le climat peut être aride et la terre constellée de cailloux est pauvre, la cueillette n’a donc lieu qu’une fois par an… Et le thé se vend ensuite à des prix très élevés ! Il fait aujourd’hui partie des thés les plus chers au monde.

Avant de partir à la découverte de ce nouveau thé, nous posons nos sacs à l’auberge de jeunesse et commençons à nous renseigner à droite et à gauche sur les meilleurs moyens d’attendre ces jardins de thé. Et ça tombe bien car dans notre auberge il y a :

– La réceptionniste qui est fan de thé et dont les parents possèdent un tea shop à Xiamen. Elle connaît sur le bout des doigts tous les jardins de Wuyi Shan
– Un groupe de quatre jeunes hommes qui vivent à Shanghai, qui travaillent dans les médias et qui sont en visite dans la région pour réaliser un reportage sur le thé. Ils ont quitté leur emploi et débutent un tour de Chine d’un an avec comme projet de mettre en avant des parcours de vie via des courtes vidéos.

Nous nous retrouvons donc avec un programme chargé pour le lendemain:

– La matinée, la réceptionniste nous a tracé le chemin d’une randonnée à travers les jardins de thé
– L’après-midi nous sommes conviés par la joyeuse troupe chinoise à participer à leur tournage dans une usine de thé.

Si ce n’est pas un programme rêvé pour les amateurs de thé et d’aventures que nous sommes ! Et pour couronner le tout nous avons le droit à une première dégustation de oolong local autour d’un Gong Fu Cha.

Nous partons tôt à l’assaut du parc de Wuyi Shan pour éviter l’insolation. Le chemin pavé nous conduit à slalomer entre les énormes blocs rocheux qui nous surplombent et nous ombragent. Sur les flancs et sur le sommet de ces rocs, des arbustes poussent malgré l’aridité. Et très vite, les premiers théiers apparaissent. Le thé de roche provient d’un cultivar qui a aussi la chance d’avoir sa légende, le Da Hong Pao.

Le saviez-vous ?

Le thé de Wuyi Shan est connu depuis des centaines d’années. Sous la dynastie Tang (618-907) le thé de roche acquit ses lettres de noblesse et lors de la dynastie suivante (les Song de 960 à 1279) le thé servit de tribut pour l’empereur. Il acquit sa grande renommée lorsque la mère du dernier empereur Ming (vers 1630) fut guérie d’une maladie fatale grâce une tasse de thé de roche. En remerciements, l’empereur offrit de longues voiles rouges (Da Hong Pao en chinois) aux fermiers du Wuyi Shan pour protéger et vénérer les théiers. Ainsi la légende du Da Hong Pao naquit.

Les théiers que nous croisons sont des boutures du Da Hong Pao originel. D’ailleurs nous arrivons bientôt à la place bien surveillée où les 6 théiers qui ont guéri la mère de l’empereur ont été précautionneusement conservés. Ils sont situés en hauteur, loin des mains baladeuses… Depuis 2006, leurs feuilles ne sont plus cueillies. A partir de ces plants-mères, de nombreux autres théiers furent créées aux noms évocateurs : Bai Ji Guan, Shui Jing Gui, Tie Luo Han. Et comme rien n’est jamais simple dans le thé chinois, d’autres cultivars ont été plantés dans la région comme le Shui Xian Lao Cong ou le Rou Gui. La diversité des oolongs est impressionnante dans un si petit espace !
Chaque théier est différent par sa taille, la couleur et la largeur de ses feuilles. Chaque jardin de thé est minuscule, encastré entre deux blocs rocheux. Les conditions du terrain permettent le développement d’arômes puissants, boisés et caramélisés. Doux, velouté, gourmand, il est long en bouche.
Pendant 4h notre chemin parcourt des jardins de thé en terrasse, enjambe des rivières endormies, frôle les blocs majestueux et croise des parapluies des touristes chinois qui se protègent de la chaleur. Une balade magnifique !

Nous revenons pour le déjeuner et nous apprenons que nous sommes invités au restaurant par nos amis chinois. Ici la tradition d’accueil prend tout son sens et les chinois sont d’une grande générosité surtout quand il s’agit d’inviter à partager leur tablée ! Nous nous retrouvons à 9, la réceptionniste de l’auberge, les 4 shanghaiens, un producteur de thé, une professeure de thé (sa femme) et nous. On parle un joyeux mélange de chinois, anglais et langue des signes ! On déguste avec plaisir des spécialités locales dont nous ignorons le nom… Une anecdote sur le Da Hong Pao nous est racontée. En 1972, le président des USA, Nixon rendit visite à Mao Zedong afin de rétablir les relations diplomatiques entre les 2 pays (nous sommes en pleine guerre froide). En cadeau de bienvenue, Mao offrit à Nixon du 200g de Da Hong Pao originel. Le président américain se montra surpris voire vexé de la petite taille du sachet de thé. Mao lui répondit qu’il tenait dans les mains la moitié de la production de l’année de ce thé mythique… Mais nos recherches sur le net n’ont pas confirmé la véracité de cette histoire, peut-être fait-elle partie du mythe Da Hong Pao !
Nous partons ensuite dans la fabrique de thé qui accueille le reportage, Mount Wuyi Dao He Tea. On se retrouve dans la partie de l’usine consacrée à la torréfaction. Nous rentrons dans une salle où des trous remplis de cendres brûlantes chauffent des paniers remplis de thé oolong. La chaleur est étouffante ! Le process est similaire au Tie Guan Yin avec comme différence notable une oxydation plus longue (40% au lieu de 10%). Le propriétaire nous explique que l’unique récolte a lieu en mai. Puis la production dure plusieurs mois. Lorsque le thé est prêt, au milieu de l’automne, un grand festival est organisé pour marquer le début de la vente.

Nous ressortons de la salle pour une dégustation de leurs thés avec la maintenant connue méthode Gong Fu Cha. Le propriétaire nous fait découvrir 3 thés : Hong Guan Yin, Fu Shu Zù et Rou Gui. Le Fu Shu Zu aura notre préférence. Puis, avant que notre estomac ne se soit manifesté… C’est parti pour le diner ! On se retrouvera de nouveau autour d’une table ronde, avec un plateau tournant au milieu. Pratique pour partager les nombreux plats que nos hôtes commandent. Le producteur de thé a cette fois-ci apporté une jarre d’un alcool de riz qu’il distille lui-même. Malgré nos premiers doutes, il se révèle très bon ! La soirée sera mémorable entre rires et karaoké !

Après une dernière randonnée le lendemain et un shooting photo par notre nouvel ami photographe, il est temps pour nous de quitter le Fujian… Cette province très riche en culture, en paysage et en gastronome nous aura énormément plus. Nous avons hâte de savoir ce que nous réserveront les régions de Zhejiang et Jiangsu, respectivement terre de thé vert et de la poterie !

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